« A Game of Tones », (« un jeu de sonorités ») : créer des langues fictives

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Artwork by Nicolae Negura

AVERTISSEMENT : spoilers à venir !

C’est fini. Après huit saisons, Game of Thrones est terminé. Nous avons vu deux reines tomber en disgrâce, tandis qu’une autre s’emparait du pouvoir dans le Nord ; le dernier Targaryen vivant partir en exil au-delà du mur ; et Tyrion convaincre tout le monde que Bran serait le plus à même de prétendre au trône de fer (détruit). Personnellement, je ne suis pas ravie de la réalisation, mais dans l’ensemble, la fin semblait appropriée pour l’histoire.

Que vous preniez le parti des Stark, des Lannister ou des Targaryen, la polémique autour de la fin de Game of Thrones ne risque pas de s’éteindre de si tôt. Mais la série laisse derrière elle bien plus que seulement des fans passionnés et des débats sans fin sur Reddit.
Nous avons l’adaptation télévisée de la série de romans de George R.R. On peut remercier la série tentaculaire de Martin pour nous avoir fait découvrir deux nouvelles langues, bien que fictives : le haut valyrien et le dothraki.

Khaleesi, dracarys et plus encore

Dans ses romans, Martin n’utilisa que quelques expressions en haut valyrien, telles que valar morghulis (tout homme doit mourir) et dracarys (feu-dragon) et quelques mots en dothraki. Mais les showrunners de Game of Thrones, David Benioff et D.B. Weiss décidèrent qu’ils voulaient une langue complète avec laquelle ils pourraient écrire un dialogue. C’est pourquoi, en 2009, ils organisèrent un concours de création de la langue dothraki pour les membres de la Language Creation Society.

Quant aux règles du concours, elles étaient simples : le langage de fiction devait correspondre aux termes inventés par George R.R. Martin dans les livres et être assez facile à apprendre pour les acteurs.

Entra alors en scène David J. Peterson, premier du nom, créateur de langues et gagnant du concours.

Il créa la langue dothraki à partir du peu d’éléments qu’il avait trouvé dans les romans, mais s’inspira également de langues réelles. David J. Peterson s’inspira notamment de noms swahilis, de formes verbales négatives en estonien et d’autres langues comme le russe, le turc et l’inuktitut. Mais le dothraki ne ressemble en rien à ces langues réelles. Peterson décrit ses sons comme un mélange d’arabe, sans les sonorités gutturales venant du fond de la gorge, et d’espagnol, dont on prononce certains sons en plaçant la langue contre les dents supérieures.

Il y a 23 consonnes et trois voyelles en dothraki, trois temps de verbes et deux impératifs conformes à la nature « donneuse d’ordre » des Dothrakis. Sa grammaire ressemble en partie à celle de l’anglais, notamment en raison de sa structure de phrase sujet-verbe-objet, qui la rend relativement facile à comprendre. En ce qui concerne le vocabulaire, Peterson a d’abord créé 1 700 mots en dothraki, qu’il a ensuite étendu à 10 000.

Mais ce ne sont pas seulement les règles étendues de vocabulaire et de grammaire qu’il a créées qui lui ont valu le poste. Selon Weiss, il a adopté une « approche véritablement anthropologique de la langue, en prenant en compte l’histoire, la géographie et la culture du peuple qui parlait cette langue et s’assurant que celle-ci reflétait correctement sa réalité. »

Et la réalité des Dothrakis est celle d’un peuple de cavaliers nomades, semblable aux Mongols. Ils sont divisés en plusieurs hordes qui voyagent ensemble, chacune menée par un chef, mais il n’y a pas un seul individu qui règne sur toutes les hordes à la fois. C’est pourquoi il n’y a pas de traduction directe pour « trône » en dothraki, par exemple. Peterson n’a pas non plus inclus d’équivalent pour « livre » dans son vocabulaire dothraki, car il s’agit d’un concept inconnu pour ce peuple fictif, qui n’a pas de système d’écriture.

En plus du dothraki, Peterson a également développé la langue du haut valyrien pour la saison 3 de la série. Mais là, il a adopté une approche différente. Le haut valyrien est à l’univers de Game of Thrones ce que le latin est à notre monde ; une langue morte utilisée exclusivement par les érudits et enseignée uniquement aux nobles. Ceux qui le parlaient à l’origine, les habitants de Valyria, avaient cessé d’exister bien avant que ne se déroule l’histoire de Game of Thrones. Il n’y avait donc aucune culture vivante sur laquelle Peterson pouvait baser sa langue. Au lieu de cela, il n’élabora que les mots pertinents pour écrire le dialogue nécessaire à la série.

Tout comme le latin, le haut valyrien évolua en dix dialectes et langues distincts, connus sous le nom de bas valyrien. Ils ne sont pas aussi développés que les deux autres langues de fiction créées pour la série. Peterson écrivit donc plutôt le dialogue nécessaire en haut valyrien, puis appliqua une série de changements phonologiques, sémantiques et grammaticaux pour faire ressortir les distinctions entre les différents dialectes.

En plus de prendre en compte la culture du peuple fictif dont il développe la langue, Peterson aime également inclure des éléments de sa vie personnelle dans le processus. Le mot en haut valyrien pour « chat » est « kēli », le nom de son chat (Keli). Et Erin, le nom de sa femme, apparaît dans toutes les langues qu’il crée. C’est le mot qui signifie « gentil » en dothraki.

Une langue prospère qui vit longtemps

Lorsqu’il s’agit d’inventer une langue, il n’y a pas de méthode typique. Mark Okrand, surtout connu pour avoir inventé la langue klingon, reconnaît que ce que David J. Peterson a fait pour Game of Thrones est un exemple remarquable, car il pense à la langue dans son ensemble, en accord avec le peuple qui la parle, son histoire et sa culture. Cependant, il n’a pas suivi le même processus lorsqu’il travaillait à créer sa langue pour l’univers de Star Trek.

Le klingon a fait sa première apparition à l’écran lors de la sortie de « Star Trek : Le film » en 1979. C’est James Doohan, qui jouait Scotty dans le film, qui a écrit quelques mots en klingon pour le personnage interprété par Mark Lenard. Il s’agissait à l’origine de charabia destiné à faire la différence entre les Klingons et les autres personnages.

Mais pour « Star Trek III : A la recherche de Spock » sorti en 1984, Leonard Nimoy et le scénariste-producteur Harve Bennett voulaient que les guerriers humanoïdes parlent une langue à part entière au lieu de baragouiner des sons aléatoires. Ils ont donc demandé la création d’une langue complète et structurée au linguiste Marc Okrand, qui avait développé les quatre lignes du dialogue en vulcain du précédent film Star Trek.

Par souci de cohérence, Okrand basa la langue klingon sur les phrases inventées par Doohan. À partir de là, il entreprit de développer la langue avec l’intention de la faire paraître aussi extra-terrestre et aussi peu familière à l’oreille humaine que possible. Okrand lui-même explique :

Les langues humaines ont tendance à être structurées. Certains sons s’accordent et d’autres pas. J’ai violé ces règles et mis dans la langue klingon des sonorités qui ne devraient pas se trouver dans la même langue. Il n’y a pas de son en klingon que vous ne puissiez trouver dans une langue réelle, mais l’association des sons est unique.

C’est ce mélange de sonorités essentiellement gutturales et dures qui caractérise le klingon. Par exemple, prenons la combinaison de lettres « qx ». Selon le Klingon Language Institute, pour la prononcer correctement, vous devez « fermer la bouche le plus en arrière possible, comme pour le « q » et forcer l’air vers le haut, comme si vous essayiez de déloger de la nourriture coincée dans votre gorge. » Le « q » en langue klingone, au cas où vous vous le demanderiez, est supposé être prononcé un peu comme si vous vous étouffiez.

La structure de phrase est également inhabituelle et typique du klingon. Contrairement à l’ordre syntaxique le plus courant sujet-verbe-objet, le klingon préfère suivre un ordre objet-verbe-sujet, option très rare utilisée seulement par un petit nombre de tribus des Amériques.

L’objectif principal de Marc Okrand était que le klingon sonne le plus extra-terrestre possible. Il a décidé très tôt de ne pas baser de règles syntaxiques ou grammaticales sur la géographie ou la culture des Klingons, simplement parce qu’il n’était pas écrivain. Il préféra laisser les créateurs et les auteurs du film inventer le passé des Klingons et se concentrer uniquement sur leur langue.

Le Seigneur des Mots

J.R.R. Tolkien, en revanche, a fait les deux. En fait, il a d’abord créé ses langues de fiction, et ce n’est qu’après qu’il a écrit « Le Seigneur des Anneaux » et « Le Silmarillion » pour qu’ils aient un endroit où parler leur langue. Dans une lettre de 1958 à son fils Christopher, il explique :

Personne ne me croit lorsque que je dis que mon long récit [Le Seigneur des Anneaux] est un essai de création d’un monde dans lequel une forme de langage qui soit agréable à mon esthétique personnelle puisse paraître réelle. Mais c’est vrai.

À la fois dans « Game of Thrones » et dans « Star Trek », les langues fictives ont pour but de conférer une authenticité aux mondes dans lesquels elles existent, alors que dans « Le Seigneur des Anneaux », c’est la fictive Terre du Milieu qui donne sens aux langues. Si nous pensons aux langues parlées par les êtres humains, elles évoluent en fonction de l’histoire et de la culture des personnes qui les parlent. Tolkien créa ses langues sur le même modèle ; il avait donc besoin du contexte pour les fonder.

Tolkien a imaginé des langues pour tous les peuples différents qui apparaissent dans ses romans, mais a consacré son travail principalement aux langues elfiques, en particulier le quenya et le sindarin. Dans l’histoire de la Terre du Milieu, l’origine des deux langues remonte aux temps où les Elfes partirent s’installer dans une autre région, pendant que d’autres étaient restés sur place.

De la même manière que le haut valyrien de « Game of Thrones », le quenya est considéré comme du haut- elfique ou latin elfique, et réservé exclusivement aux contextes formel et écrit. Cette langue est fortement influencée par le finnois, l’une des langues préférées de Tolkien. La ressemblance la plus frappante entre les deux, ainsi que la principale caractéristique du quenya, est qu’elles présentent des traits agglutinants, ce qui signifie que plusieurs affixes peuvent être ajoutés à des mots pour en changer la signification. Par conséquent, un mot en quenya pourrait signifier la même chose qu’une phrase entière en anglais.

La langue commune parlée par les Elfes est le sindarin. Elle est fortement inspirée d’une des autres langues préférées de Tolkien, le gallois. Elle a été conçue pour avoir une phonologie, ou organisation des sons, de type gallois dans laquelle presque tous les sons sont identiques dans les deux langues. Une partie de la grammaire du sindarin est également basée sur la grammaire galloise.

Philologue et universitaire avant tout, passionné par toutes les sortes de langues, il n’est pas surprenant que Tolkien s’inspira de ses langues préférées pour en créer de nouvelles qui correspondent à ses goûts et à son esthétique personnelle. Il n’est pas étonnant non plus qu’il ait même inventé un système d’écriture plus adapté à ses langues de fiction. Les tengwar, ou caractères fëanoriens, sont un système d’écriture inventé dans le monde mythique de Tolkien par l’elfe Fëanor, et qui peuvent être utilisés pour écrire la plupart des langues, y compris le quenya et le sindarin. En réalité, ils ont été développés par Tolkien entre les années 1920 et 1930. Leur principal trait est que « les formes des lettres correspondent aux caractéristiques des sons qu’elles représentent ».

Le besoin de langues fictives

Même si Tolkien est souvent considéré comme le pionnier de l’invention linguistique, l’histoire montre que cette pratique remonte au 12 e siècle, lorsque Ste Hildegarde de Bingen élabora la Lingua Ignota, dont on pense qu’elle serait la première langue entièrement construite. Parfois, les langues artificielles rencontrent même un certain succès : pensez à l’espéranto, une langue artificielle créée par L.L Zamenhof, qui voulait une langue unique pour accélérer les processus de paix et d’unification dans le monde.

Plus récemment, les langues fictives ou construites ont connu une ascension fulgurante grâce à la culture populaire. Les premiers exemples qui viennent à l’esprit sont peut-être « Game of Thrones », « Star Trek » et « Le Seigneur des Anneaux », mais de nombreuses autres productions hollywoodiennes ont chargé des linguistes de créer des langues fictives.

Dans « Avatar » de James Cameron, les personnages parlent le na’vi, une langue extra-terrestre développée par Paul Frommer ; dans « Thor : Le monde des ténèbres », nous entendons les Elfes noirs parler le shiväisith, et dans « Doctor Strange », il existe une langue spéciale pour lancer des incantations appelée le nelvayu, ces deux dernières inventées par David J. Peterson. Il a également développé le Verbis Diablo pour les sorcières et les suppôts de Satan de « Penny Dreadful », a inventé le Trigadesleng, le langage parlé par les Natifs dans la série de science-fiction « The 100 » et les cinq langues de fiction entendues dans la série « Defiance ».

Le nombre de langues fictives créées pour les films et les séries TV devrait continuer à augmenter. Et pas seulement parce que les histoires racontées ont ainsi l’air plus authentiques. Pendant des décennies, les spectateurs se satisfaisaient de voir des espèces mythiques ou extra-terrestres s’exprimer dans une langue qu’ils comprenaient, mais ils deviennent si exigeants que leur faire regarder des habitants d’une autre galaxie s’exprimant en anglais ne fera plus recette. Les gens sont de plus en plus nombreux à se sentir impliqués dans les produits culturels qu’ils regardent. Hamlet a été traduit en klingon, par exemple, et il y a davantage de personnes qui apprennent le haut valyrien sur Duolingo que de personnes qui comprennent et parlent le gaélique écossais ou le gallois.

Apprendre à parler les langues de nos personnages fictifs préférés constitue un avantage certain lorsqu’il s’agit de connaître une deuxième langue. Il est certain que connaître le dothraki ne sera pas d’une grande aide, dans la plupart des cas, lors d’un entretien d’embauche. Mais c’est une façon de se rapprocher de la culture et du monde fictif dans lequel ces langues existent et d’aider à perpétuer leur héritage.

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