C’est quand vous ne dites rien que vous vous exprimez le mieux

8 min read
Artwork by Nicolau

Paula et Eduardo s’étaient connus au Collège Maritime. Elle avait 19 ans, il avait un an de plus. Tous deux se spécialisaient en génie électrotechnique et en télécommunications. Ils passaient la majeure partie de leur temps ensemble et faisaient ce que tous les étudiants faisaient à l’époque : traîner à la cafétéria du coin et assister à des bals étudiants. Mais après avoir obtenu leurs diplômes, ils trouvèrent chacun un emploi dans les communications à bord de deux navires différents.

Les années passèrent, d’abord deux, puis trois, puis six, et tous deux ne se voyaient que lorsqu’ils revenaient sur la terre ferme. Paula collectionnait de petits souvenirs de tous les endroits qu’elle avait visités au cours de ses voyages ; Eduardo, ornithologue amateur, ramena des perroquets bleus de Guinée équatoriale.

Lorsqu’il était en mer, le couple restait en contact et souhaitait que ses conversations restent privées. Les téléphones portables n’étaient pas encore très répandus et lorsqu’on téléphonait à bord, tout le monde parmi les membres d’équipage pouvait entendre. Paula et Eduardo durent faire preuve de créativité pour trouver une solution. Ils eurent recours à ce qu’ils avaient sous la main : leur connaissance du code morse et un signal radio.

Et donc, pendant des mois, ils échangèrent des mots doux codés en points et en tirets indéchiffrables pour une oreille inexpérimentée.

Samuel F.B. Morse mit lui-même au point son code célèbre dans le monde entier comme moyen de communiquer à longue distance dans un délai convenable. Sa motivation, cependant, n’était pas l’amour. C’était quelque chose de beaucoup plus tragique.

Avant de devenir connu en tant qu’inventeur, Morse était un artiste en vue chargé de peindre des portraits de politiciens américains, dont les présidents John Adams et James Monroe. C’est alors qu’il se trouvait à Washington, où il travaillait sur un portrait du marquis de Lafayette, qu’il apprit que sa femme était tombée gravement malade. Morse partit immédiatement pour New Haven, mais le temps qu’il arrive, sa femme était déjà décédée et enterrée depuis plusieurs jours.

Morse réalisa que les lettres n’étaient pas une option viable pour envoyer des messages urgents nécessitant une action immédiate. Il entreprit de résoudre ce problème. En 1837, il mit au point et breveta un télégraphe électrique, une technologie relativement simple en soi. D’un côté, il y avait une batterie et un commutateur, et de l’autre côté, un électroaimant. Lorsqu’on appuyait sur l’interrupteur, un courant électrique passait dans un fil et activait un interrupteur électromagnétique, produisant un clic. Mais les clics étaient inutiles si l’on ne pouvait leur attribuer aucune signification. Alors, pendant six ans, Morse travailla sur un code normalisé attribuant à chaque lettre de l’alphabet une combinaison de clics courts, ou points, et de clics longs, ou tirets.

En 1844, après que le Congrès américain eût investi 30 000 $ dans une ligne télégraphique entre Washington DC et Baltimore, Morse transmit le premier message dans son code éponyme. La phrase biblique « Quelle est l’œuvre de Dieu ? » voyagea d’une ville à l’autre en quelques minutes à peine, marquant la toute première fois qu’un message était communiqué à une distance aussi lointaine de façon presque instantanée.

Quelques années plus tard, avec l’avènement de la radio, la télégraphie sans fil devint possible. Les points et les tirets se transformèrent en signaux longs et courts audibles, éliminant la nécessité d’une connexion filaire entre l’expéditeur et le destinataire.

D’autres encore ont essayé bien avant Morse de supprimer les distances dans la communication en prenant des mots pour les transformer en messages non verbaux. Les signaux de fumée, par exemple, sont l’une des formes les plus anciennes de communication visuelle. Les traces les plus anciennes de leur utilisation remontent à 200 av. J.C., lorsqu’ils étaient utilisés pour envoyer des messages le long de la Grande Muraille de Chine. Les ondes radio ou les électroaimants n’étaient à l’époque même pas imaginables. Ainsi, de la même manière que nos tourtereaux nautiques avaient réalisé qu’ils pouvaient utiliser le matériel disponible pour communiquer entre eux, les soldats chinois avaient compris que le feu et la fumée pouvaient être utilisés pour avertir d’autres soldats des attaques imminentes de l’ennemi, même s’ils étaient stationnés à plusieurs kilomètres.

De l’autre côté de l’océan Pacifique, les Amérindiens avaient également recours au feu et à des couvertures pour envoyer des messages sous forme de nuages de fumée à des membres éloignés de la tribu. Bien que visibles par tout le monde dans les environs, les messages ne pouvaient être interceptés par d’autres tribus, car chacune avait son code prédéterminé de formes et de tailles pour représenter des mots ou des phrases différents.

Le tambour servait également de moyen de communication non verbale, à la différence que ses messages étaient transmis sous forme de signaux sonores et non visuels. Plus populaire en Afrique, il servait à la même chose que les signaux de fumée, à savoir l’échange d’informations entre villages. Le son des tambours pouvait être entendu jusqu’à 8 kilomètres.

Ces deux formes de communication non verbale présentent des insuffisances évidentes. Les signaux de fumée, déjà, exigent que les points A et B se situent dans le champ de vision de chaque tribu. Quant au son, il n’est audible que dans un environnement calme et il est très dépendant du vent, qui peut le porter dans une direction complètement différente de celle initialement prévue.

Ces méthodes pourraient aujourd’hui être considérées comme archaïques, mais elles continuent d’être utilisées dans certains contextes traditionnels. Par exemple, les signaux de fumée sont le moyen incontournable pour annoncer la fin et les résultats de chaque scrutin du conclave papal. Si le vote n’est pas concluant, de la fumée noire sort de la cheminée sur le toit de la chapelle Sixtine. En revanche, en cas de fumée blanche, cela veut dire qu’un nouveau pape a été élu.

Dans un village du massif des Pontiques turc, les agriculteurs communiquent toujours à distance dans une langue sifflée, la bien nommée langue des oiseaux. Cette forme de communication sifflée transpose tout le vocabulaire turc en sifflements plus ou moins stridents et en lignes mélodiques. Pendant des siècles, cette langue sifflée a permis aux communautés qui habitent la province de Giresun de communiquer sur de longues distances, que la voix humaine ne peut couvrir.

Il reste environ 10 000 personnes dans cette région qui utilisent la langue des oiseaux, mais l’utilisation accrue des téléphones portables constitue une sérieuse menace pour sa survie. Des initiatives ont été prises pour la préserver, comme le festival annuel de la langue, de la culture et de l’art des oiseaux, qui rassemble des personnes pour pratiquer la langue et participer à des concours tout en attirant l’attention des visiteurs sur celle-ci. En 2017, l’ UNESCO a inscrit ce langage sifflé sur la Liste du patrimoine culturel immatériel.

Ce large éventail de méthodes de communications illustre le fait que 60 à 90 % de la communication humaine est non verbale. En plus du code morse, des nuages de fumée, des sifflements et des battements de tambour, il existe d’autres formes de communication non verbale que nous utilisons quotidiennement sans même nous en rendre compte. Pensez aux expressions faciales, au contact visuel, à la posture et aux gestes de la main. Le langage corporel (croiser les bras ou baisser les yeux quand vous parlez) peut révéler certaines choses ou donner un sens différent à vos mots, peu importe ce que vous choisissez d’exprimer.

Il y a aussi la façon dont nous disons les choses au-delà des mots que nous utilisons. Les linguistes appellent cela le paralangage : il comprend le ton employé, le fait que l’on parle fort ou bas, les pauses plus ou moins longues dans le discours, et même les « aah » et les « ooh » ainsi que tous les autres sons qui permettent de se faire comprendre par la personne à qui l’on parle. Tout cela peut modifier le contenu de vos mots pour transmettre la confiance, la joie, la colère, le sarcasme ou tout autre sentiment.

Même lorsqu’il n’y a pas de distance à franchir ni de message à garder secret vis-à-vis des ennemis ou des oreilles indiscrètes, les éléments non verbaux sont indéniablement une partie intégrante de la communication humaine. Bien que la technologie ait permis d’échanger des mots en un rien de temps au moyen de divers appareils et plateformes, les formes anciennes de communication non verbale sont toujours utiles dans certaines circonstances.

Qui sait, elles peuvent même sauver un couple du silence radio quand l’un ou les deux se retrouvent au milieu de l’océan, au sommet d’une montagne isolée ou dans tout autre endroit où il y a de l’amour mais pas de réseau.

ArtboardFacebook iconInstagram iconLinkedIn iconUnbabel BlogTwitter iconYouTube icon