La révolution se fera par les emojis : œuvrer pour des emojis vraiment représentatifs

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The revolution will be emojified: striving for truly representative emoji
Artwork by Nicolae Negura

La première convention Emojicon a eu lieu à San Francisco en novembre 2016. Emojicon est le rassemblement emblématique d’ Emojination, une communauté qui espère, et je la cite, « démocratiser l’approbation des émoticônes. » Des mots pertinents, surtout lorsqu’ils sont associés au slogan «Emojis par le peuple, pour le peuple» qui apparaît sur leur site Web, sous un logo désespérément pixelisé.

À première vue, on pourrait se demander si ce n’est pas un peu exagéré, si ces icônes rigolotes sur un smartphone sont vraiment ce que les gens ont besoin de démocratiser (et peut-être aussi si c’était vraiment le meilleur logo qu’ils aient pu dénicher). Mais là encore, peut-être pas.

La situation a pris un tour que peu auraient pu prédire il y a dix ou vingt ans : les gens sont, pour le meilleur ou pour le pire, extrêmement passionnés par leurs emojis. Les propositions pour de nouveaux emojis ont suscité à la fois une controverse très répandue et des éloges presque unanimes, couvrant tous les sujets possibles, des raviolis, aux armes, en passant par les couples interraciaux, jusqu’aux fourmis à l’anatomie tordue. Il y a de bonnes chances qu’il existe un emojo pour illustrer ce à quoi vous pensez (peu importe à quoi vous pensez), ou du moins un lobbyiste prêt à se battre pour l’imposer. (Veuillez accepter mon singulier italianisant créé pour l’occasion 🧐.)

Les emojis à travers les âges

Bien que les emojis semblent caractériser l’ère numérique, cela fait en réalité très longtemps qu’ils existent, sous une forme ou une autre. Comme c’est le cas dans la plupart des discussions sur les premières historiques, il existe un certain nombre de prétendants au titre de « créateur original d’emojis ». Certains prétendent que les peintures rupestres et les hiéroglyphes sont des formes précoces d’emojis, tandis que d’autres attribuent à Abraham Lincoln l’invention du smiley « clin d’oeil » dans son discours de 1862, bien qu’il s’agisse plus probablement d’une faute de frappe que d’une note insolite ou coquette du président des États-Unis de l’époque.

Le premier exemple non contesté remonte à 1881, lorsque le magazine satyrique Puck a publié quatre émoticônes de « Studies in Passions and Emotions » : joie, mélancolie, indifférence et étonnement. À l’époque, on parlait d’art typographique, mais ils se sont vite fait connaître pour une toute autre raison.

En 1982, l’ informaticien Scott Fahlman a proposé que : -) et : – ( soient utilisés pour distinguer les messages sérieux des blagues sur le tableau d’affichage de l’Université Carnegie-Mellon. Il avait mis le doigt sur quelque chose.

La conversation est bien plus qu’un simple échange de mots. Un haussement de sourcil, une tête penchée, des bras croisés, un sourire en coin, une intonation tendre ; tout cela sert de méta-données vous donnant des indications supplémentaires sur l’intention du locuteur. Lorsqu’on tape un message, il y a beaucoup plus de risques d’ambiguïté et de malentendus. L’émoticône à la rescousse. Incarnations numériques de notre langage non verbal, les émoticônes offrent un peu de contexte.

Les émoticônes durent précisément parce qu’elles sont extrêmement expressives. Même réduites à leur forme la plus simple, elles ont un impact. Bien sûr, l’avènement de la technologie informatique a catapulté cette forme de communication visuelle aux yeux d’un public mondial.

Après la vague des émoticônes, l’idée a été poussée plus loin avec les emoji. Inventé dans les années 1990 par Shigetaka Kurita, concepteur chez NTT DoCoMo, le principal opérateur mobile au Japon, l’emoji doit son nom à la combinaison de e (絵, pour « image ») et de moji (文字, pour « lettre »), qui se traduit littéralement par pictogramme.

L’opérateur a commencé par installer un simple bouton en forme de cœur au bas de ses récepteurs. Cette fonctionnalité a été extrêmement bien reçue et très vite, 176 autres emojis ont suivi ; ils ont été récemment acquis par le Museum of Modern Art de New York pour sa collection permanente. Au fur et à mesure que la popularité des emojis s’étendait, les entreprises concurrentes et les créatifs ont rapidement commencé à concevoir leurs propres emojis. Le panel se développa rapidement et de manière quelque peu incontrôlée, avec des icônes adaptées aux subcultures de tous horizons.

The revolution will be emojified: striving for truly representative emoji

Le fiasco du standard Unicode

Au départ, les emojis ont surtout semé la confusion. En envoyer un à une personne utilisant un appareil différent signifiait qu’elle était incapable de le voir, car des appareils concurrents ne pouvaient pas traduire le code divergent le représentant.

Tout cela fut sur le point de changer quand, en 2000, l’ingénieur Graham Asher a suggéré que le Consortium Unicode (une organisation à but non lucratif dont le but principal est de développer et de maintenir le standard Unicode) élargisse l’étendue des symboles pour inclure les emojis. Le standard Unicode utilise un système de codage de caractères qui assigne des chiffres aux lettres et aux caractères, ce qui permet essentiellement de comprendre les caractères sur un ordinateur, quelle que soit la plateforme, le périphérique ou la langue utilisés.

Peu de temps après, en 2006, Mark Davis, le spécialiste du traitement de texte, cofondateur du projet Unicode et président du Consortium Unicode, et ses collègues de Google commencèrent à importer les emojis japonais dans l’espace Unicode, ce qui donna lieu, selon le propre rapport d’Unicode, au développement de matrices de correspondance numérique internes pour que les emojis soient supporté par la table des caractères Unicode.

Naturellement, des comités techniques et des sous-comités ultérieurs ont été formés, et en 2009, 722 emojis avaient été codifiés. En 2010, 608 caractères supplémentaires l’ont été à leur tour. Le premier parapluie avec des gouttes de pluie, le premier piment, la première fringante aubergine. Mais tandis que la popularité et la demande des emojis augmentaient, il en fut de même pour les critiques.

L’Unicode Consortium est subventionné uniquement par des dons et des adhésions. Sans surprise, les grandes entreprises de technologies, telles que Google, Apple, Adobe, Facebook sont parmi les rares à payer les frais annuels de 18 000 $ pour une adhésion complète. Plus surprenant peut-être, le Ministère des dotations et affaires religieuses du Sultanat d’Oman en fait de même. Comme on peut s’en douter, le sultanat n’adhère pas par pure bonté d’âme mais parce qu’il a tout intérêt à normaliser la communication numérique. Les membres à part entière ont un droit de décision sur les modifications apportées au standard et par conséquent, sur les emojis qui finissent par faire partie du lexique. C’est le gagne pain d’Emojination. Ce n’est pas entre nos mains, les mains du peuple. C’est entre les mains de quelques privilégiés. Et coïncidence ou non, bon nombre de ces mains appartiennent à des hommes blancs américains, dans le secteur de la technologie ; pas exactement une représentation de la diversité du monde.

Au-delà du jaune

Lorsque les emojis ont fait leur apparition pour la première fois, toutes les couleurs de peau utilisées pour les gestes et les visages étaient par défaut jaune Simpson. Mais puisque les différentes cultures étaient représentées par des drapeaux, des aliments, des symboles et des objets, pourquoi les couleurs de peau des emojis ne devaient-elles pas refléter différentes ethnies ?

En 2015, des couleurs de peau ont été ajoutées à certains emojis par le Consortium Unicode, à l’aide de la classification de Fitzpatrick des couleurs de peau à six blocs. Cela a donné rapidement lieu à des inquiétudes concernant un éventuel usage raciste des emojis aux couleurs de peau plus foncées. En fait, il y a eu des exemples où des Blancs ont utilisé les couleurs de peau plus foncées selon la pratique du «Emoji Blackface. » Cependant, une étude réalisée à l’Université d’Édimbourg a montré que dans l’ensemble, les nouvelles couleurs créaient une atmosphère en ligne positive et diversifiée.

Le mouvement en faveur de la diversification des emojis avait des origines politiques et il a soudain pris une ampleur sans précédent. Si différentes ethnies étaient représentées, pourquoi pas les différents genres, sexualités et cultures ? Pourquoi tous les professionnels (ouvriers du bâtiment, médecins, policiers) étaient-ils représentés par des hommes ? Pourquoi existait-il plusieurs icônes de sushi, mais pas une seule pour la cuisine indienne ? Pourquoi y avait-il un drapeau israélien, mais pas palestinien ? Alors que la perplexité virait à l’animosité, tous les yeux se tournèrent vers le Consortium Unicode pour obtenir des réponses.

Le Consortium, cependant, n’en a pas beaucoup. La plupart de ses travaux techniques sont effectués par des bénévoles honnêtes, certains spécialistes du traitement de texte ou du codage de caractères, d’autres de la linguistique. Mais aucun d’entre eux n’est armé (et franchement, ce n’est pas ce qu’on leur demande de faire) pour faire face à la soudaine attention médiatique et aux problèmes socio-politiques complexes.

Dans une interview accordée au New York Times, Ken Whistler, directeur technique du Consortium Unicode et titulaire d’un doctorat en linguistique, a expliqué :

« On pourrait passer des heures à discuter au sujet d’une émoticône de baguettes, et finalement n’avoir personne dans la salle pour accorder une quelconque attention aux détails concernant ce qu’il faudrait pour le Népal, ce que les Népalais utilisent pour écrire leur langue. C’est ma principale préoccupation : l’emoji consomme la capacité d’attention au sein du comité ainsi que des personnes clés ayant d’autres responsabilités. »

Chaque année, plus de 100 nouveaux emojis sont proposés au consortium, mais leur validation est un processus chronophage qui peut prendre jusqu’à deux ans ; pendant cette période sont automatiquement exclues, par exemple, les marques, certaines divinités ou les idées déjà représentées par des emojis existants. Chaque proposition doit suivre des directives méticuleuses Unicode avant d’être examinée par le sous-comité, puis soumise au vote de ses membres et finalement publiée.

The revolution will be emojified: striving for truly representative emoji

Une nouvelle langue véhiculaire

Au cours des dernières années, les emojis ont été adoptés (presque) dans le monde entier, en particulier par les plus jeunes et naturellement, les linguistes et un certain nombre d’autres personnes ont rapidement prédit une nouvelle apocalypse linguistique.

Les emojis vont-ils évoluer jusqu’à devenir une nouvelle langue mondiale ? Auront-ils un jour une capacité suffisante pour communiquer toutes nos idées et nos émotions ? Et à la grande horreur des puristes du langage, qui les considèrent toujours comme les produits immatures d’esprits moralement corrompus : remplaceront-ils un jour les mots écrits ?

Lorsque la futurologie est impliquée, un peu de recul ne peut jamais faire de mal. Pour le moment, les emojis vont de pair avec les mots écrits, à peu près de la même manière que les gesticulations ou intonations spécifiques utilisées par les humains quand ils parlent : pour souligner leurs propos. À l’heure actuelle, ils jouent seulement un rôle d’appui. Même lorsque nous tapons une ligne d’emojis pour raconter une histoire, les groupes d’emojis utilisés ont généralement une signification fixe, un peu comme un idiome ou un cliché en langage parlé.

Même en considérant que 92 % des internautes utilisent des emojis, ceux-ci n’ont pas de grammaire, un élément clé de toute langue naturelle.

Lorsque nous utilisons des suites d’emojis plus complexes présentant une certaine version de syntaxe, cela peut sembler être la preuve d’un système de grammaire en évolution. Mais même dans ce cas, les emojis ne peuvent pas être qualifiés de langue, comme l’expliquent la psycholinguiste Susan Goldin-Meadow et ses confrères. D’autres formes d’expression non-linguistiques, telles que les bandes dessinées, présentent des propriétés similaires, mais peu s’inquiètent du fait qu’elles remplaceront un jour les formes conventionnelles du langage.

Pour le peuple, par le peuple

Depuis que DoCoMo a créé les premiers emojis à la fin des années 90, ils font partie intégrante de nos communications et de notre culture populaire. En 2015, Oxford Dictionary a sélectionné pour la première fois un smiley, constituant selon lui le « Mot de l’année » : 😂. En 2016, Emojination a organisé le premier événement entièrement consacré aux emojis qui a attiré plus de 1000 artistes, programmeurs et amateurs du monde entier.

Alors que les fondateurs d’Emojination Jeanne Brooks, Jennifer 8. Lee et Yiying Lu contestent le statu quo du lexique des emojis, nous réalisons pourquoi leur quête de démocratisation des emojis est importante. Ce ne sont pas que des icônes mignonnes sur nos téléphones. Ils nous obligent à nous confronter à la complexité de notre langue et à nos profonds préjugés. Ils sont utilisés par la Maison Blanche. Ils nous ont même apporté des traductions de classiques littéraires hautement estimés, dans une initiative amusante qui a néanmoins été décrite comme « étonnamment inutile. » Ils expriment à la fois des préoccupations populaires et intellectuelles, depuis ce que vous allez manger pour le dîner jusqu’aux questions politiques pour lesquelles vous souhaitez militer.

Ils sont délicieusement simples. Ils sont étonnamment complexes. Et ils sont pour tout le monde.

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